Le mardi sur son 31 #23

Le mardi sur son 31 est un rendez-vous initié par Sophie, sur son blog Les Bavardages de Sophie

Il s’agit de citer un passage de la page 31 du livre que l’on est en train de lire. Une bonne manière de présenter un livre…

Cette semaine je vous présente un extrait de ce qui promet d’être mon prochain coup de cœur : Les Lettres à un jeune poète, de Rainer Maria Rilke.

La traduction de l’édition des Mille et une nuits est de Josette Calas et Fanette Lepetit.

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« Nous sommes arrivés à Rome il y a environ six semaines en une saison où c’était encore la Rome déserte, brûlante que les fièvres discréditaient, cette circonstance s’ajoutant à d’autres difficultés pratiques d’installation a fait que l’agitation autour de nous n’en finissait pas et qu’au poids du dépaysement s’ajoutait celui de l’éloignement de notre terre natale. Sans compter que Rome (quand on ne la connaît pas encore) vous plonge les premiers jours dans une tristesse accablante : elle tient à l’atmosphère figée, mélancolique de musée qui en émane, à l’abondance de ses passés remis au jour et péniblement conservés (un médiocre présent s’en nourrit), à l’indicible surestimation de toutes ces choses altérées et dénaturées qu’encouragent savants et philologues et qu’imitent les voyageurs traditionnels ; elles ne sont pourtant que les vestiges fortuits d’un autre temps et d’une autre vie qui n’est pas la nôtre et n’a pas à être la nôtre. »

(extrait de la lettre V).

Cette description mélancolique et déçue n’est pas sans me rappeler, à plusieurs siècles d’intervalle, celle de Joachim du Bellay dans Les Antiquités de Rome.

Pourtant elle consacre fortement avec ma propre visite de Rome. Je garde le souvenir d’une ville chamarrée, pleine des dorures et des couleurs vives de l’époque baroque. La chaleur écrasante faisait resplendir les marbres en ruine, et la poussière contribuait à nous éblouir… Cela me donne envie d’y retourner pour confronter mes souvenirs avec cette description désenchantée…

Le mardi sur son 31 #11

Le mardi sur son 31 est un rendez-vous initié par Sophie, sur son blog Les Bavardages de Sophie

Il s’agit de citer un passage de la page 31 du livre que l’on est en train de lire. Une bonne manière de présenter un livre…

Delerme Philippe Les eaux troubles du mojito

Cette semaine, je vous présente un extrait des Eaux troubles du mojito… Ce titre délicieux nous donne déjà le frisson, on sent presque la fraîcheur de la glace mêlée à l’âpreté de l’alcool et de la menthe… Le sous-titre, « et autres belles raisons d’habiter sur terre », a achevé de me convaincre d’ouvrir ce livre de Philippe Delerm…

Voilà en peu de lignes, pour vous restituer l’ambiance de ce recueil, un souvenir que partage Monsieur Delerm, l’un de ces petits moments de la vie de tous les jours qui constitue une belle raison d’habiter sur terre.

Pitié pour Assurancetourix !

La dernière image. C’est à la fois toujours la même et toujours une autre. On s’y retrouve. Au centre, un grand feu clair jaillit vers le ciel. Il fait l’ombre plus profonde autour de lui. Une immense tablée l’encercle. Les Gaulois y font joyeuse ripaille. On aperçoit la silhouette ronde et confortable des rôtis de sanglier passablement enveloppés. Quelques traits noirs au-dessus des têtes symbolisent une joyeuse cacophonie. Seul Panoramix, reconnaissable à un bout de barbe blanche, semble faire l’effort de poursuivre un raisonnement serein. Les autres sont là pour exulter, parfois pour danser sur les tables. Au fil des albums, la présence des femmes va en augmentant, comme si un féminisme efficace avait gagné les mœurs gauloises au même rythme que les nôtres, et qu’il fût devenu indécent d’imaginer seulement les épouses en train de faire tourner les broches. À chaque fois, il y a des étoiles au cœur de la nuit. Car il sait faire chaud dans les nuits d’Armorique, ou bien c’est la cervoise qui possède des valeurs calorifiques.

Goscinny Le banquet

Il s’agit d’un superbe exemple de la figure de style qu’on nomme ekphrasis. Et je vous avoue que je suis bien embêtée parce que Robert* ne connaît pas l’ekphrasis.

L’ekphrasis, c’est la description d’une image si réaliste et poétique, qu’on a le sentiment que le tableau émerge du texte, pour se mettre à nous parler… Il y a de nombreux exemples absolument magnifiques d’ekphrasis dans la littérature française.

Si le sujet vous intéresse, je vous renvoie à cette description du Prisonnier, de George de La Tour (aujourd’hui plus connu sous le nom de Job raillé par sa femme) par René Char (il faut descendre un peu sur la page mise en lien).

Mais je pourrais aussi vous parler de Pierrot, de Watteau, décrit par Paul Claudel.

Ou encore d’une porcelaine chinoise par Mallarmé, ou même des fêtes galantes du même Watteau, décrites par Verlaine…

Que de morceaux magnifiques…

* Pour ceux qui n’auraient pas la chance de le connaître par son petit nom, Robert est l’une de mes plus grandes aides dans la rédaction de la plupart des chroniques que vous pouvez lire ici. Avec son copain, Bescherelle.

Les Regrets, de Joachim Du Bellay

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Ce recueil de poèmes a été écrit par Joachim Du Bellay à la suite de son voyage à Rome, qui l’a beaucoup déçu. Quelques-uns d’entre eux sont extrêmement célèbres, comme « Heureux qui comme Ulysse… » ou « Je me ferai savant… ». Cette édition contient également Les Antiquité de Rome et La Défense et Illustration de la Langue française, le manifeste du groupe de la Pleiade.

J’ai commencé ce livre en prévision d’un devoir sur table, mais je l’ai lu avec grand plaisir car tous ces sonnets sont extrêmement beaux.

Après avoir comme toujours sauté la préface, j’ai commencé Les Antiquités de Rome et tout de suite, je me suis aperçue que ces poèmes n’étaient pas aussi compliqués à comprendre que je m’y attendais. Certes, il y a quelques formulations un peu déconcertantes, et il faut parfois s’y reprendre à deux fois pour comprendre une phrase, mais le rythme et les mots sont tous plus beaux les uns que les autres, alors on s’y fait. Le vocabulaire qui a un peu vieilli n’est pas trop compliqué à comprendre (et le latin aide beaucoup…). Il y avait aussi le problème des références mythologiques qui m’embêtait un peu : j’avais peur de passer à côté de beaucoup de choses. Mais finalement, ces allusions ne sont pas si compliquées que ça, ou quand c’est le cas, elles sont expliquées à la fin par des notes. De toute façon, de nombreuses références à des gens de l’époque nous sont devenues impénétrables…  Les Regrets continue sur la même lancée, mais Du Bellay y parle davantage de ses propres sentiments : le titre correspond tout à fait au contenu.

L’atmosphère de nostalgie et de tristesse qui se dégage des Antiquités de Rome m’a beaucoup plu, je l’ai trouvée très émouvante. Les Regrets est un peu plus amer, car au lieu de déplorer les effets du temps qui passe inéluctablement, le recueil parle de ce voyage que Du Bellay a dû faire ,et de son caractère infructueux.

La Défense et Illustration de la Langue française constitue le manifeste du mouvement de la Pléiade. Paradoxalement, car il est rédigé en prose, je l’ai trouvé plus dur à lire que les sonnets. C’est surtout l’usage de temps verbaux un peu archaïques (comme le subjonctif imparfait, utilisé une phrase sur deux) qui m’a frappée dès le début de ma lecture… Quant au fond, c’était amusant de comparer la perception actuelle de notre langue avec celle que Du Bellay décrit. L’ennui, c’est qu’en ouvrant n’importe quel manuel scolaire sur la Pléiade, on en apprend autant, et de façon bien plus claire.

Je suis ensuite revenue sur la préface de Jacques Borel, qui mérite qu’on s’y arrête pour sa finesse. J’ai été ravie de voir que je n’étais pas la seule à ne pas apprécier la prose de la Défense et Illustration : il la qualifie de « vieillie et parfois boursouflée »… Très bien rédigée, elle apporte une compréhension différente et plus approfondie de l’œuvre et du poète, ce qui est toujours intéressant.

Donc, si j’ai trouvé tous les sonnets magnifiques, La Défense et Illustration de la Langue française m’a beaucoup déçue, par rapport à ce que les vers m’avaient amenée à espérer.