Une gourmandise, par Muriel Barbery

C’est le plus grand critique culinaire du monde, le Pape de la gastronomie, le Messie des agapes somptueuses. Demain, il va mourir. Il le sait et il n’en a cure : aux portes de la mort, il est en quête d’une saveur qui lui trotte dans le cœur, une saveur d’enfance ou d’adolescence, un mets original et merveilleux dont il pressent qu’il vaut bien plus que tous ses festins de gourmet accompli. Alors il se souvient. Silencieusement, parfois frénétiquement, il vogue au gré des méandres de sa mémoire gustative, il plonge dans les cocottes de son enfance, il en arpente les plages et les potagers, entre campagne et parfums, odeurs et saveurs, fragrances, fumets, gibiers, viandes, poissons et premiers alcools… Il se souvient – et il ne trouve pas. Pas encore.

Alerte : à ne pas lire à jeun.

Ce livre est exactement ce qu’annonce le titre : une gourmandise. Une pépite littéraire, à lire pour le plaisir des mots et des papilles. Une torture lorsque l’estomac gargouille et qu’il est bientôt l’heure de passer à table.

J’ai beaucoup aimé ce petit roman pour la ciselure de son écriture et la finesse de l’évocation de la nourriture. Il faut tout de même mentionner que les menus sont extrêmement carnivores. Mais comme cela participe de la luxueuse décadence prônée par le Messie des agapes, je ne saurai trop protester. D’autant que j’aime la viande, même si je la consomme de manière raisonnée.

En peu de lignes, l’autrice a réussi à camper un personnage principal tout en nuances. Elle le présente comme un tyran ayant une part de douceur irréductible pour tout ce qui touche aux délices culinaires de son enfance. Enfin, quand je dis culinaire… Cela inclut tout de même la mayonnaise de supermarché (hérésie !).

En bref : une délicieuse incursion dans le monde de la cuisine écrite, un petit roman qui ne me laissera pas d’autre souvenir que le bon moment passé en le dégustant.

« C’était un homme brutal. Brutal dans ses gestes, dans sa façon dominatrice de se saisir des objets, dans son rire satisfait, dans son regard de rapace ; jamais je ne l’ai vu se détendre ; tout était prétexte à tension. Dès le petit déjeuner, les rares jours où il nous faisait l’aumône de sa présence, le martyre commençait ; dans une atmosphère psychodramatique, avec des a-coups vocaux saccadés, on débattait de la survie de l’Empire : qu’allait-on manger à midi ? Les courses au marché se déroulaient dans l’hystérie. Ma mère courbait l’échine, comme d’habitude, comme toujours. » (p.23)

A propos des grands-mères cuisinières

« ce qui faisait leur art, ce n’était pas leur caractère ni leur force de vie, pas plus que leur simplicité d’esprit, leur amour du travail bien fait ou leur austérité. Je crois qu’elles avaient conscience, sans même se le dire, d’accomplir une tâche noble en laquelle elles pouvaient exceller et qui n’était qu’en apparence subalterne, matérielle ou bassement utilitaire. Elles savaient bien, par-delà toutes les humiliations subies, non en leur nom propre mais en raison de leur condition de femmes, que lorsque les hommes rentraient et s’asseyaient, leur règle à elles pouvait commencer. Et il ne s’agissait pas de la mainmise sur « l’économie intérieure » où, souveraines à leur tour, elles se seraient vengées du pouvoir que les hommes avaient à « l’extérieur ». Bien au-delà de cela, elles savaient qu’elles réalisaient des prouesses qui allaient directement au cœur et au corps des hommes et leur conféraient aux yeux de ceux-ci plus de grandeur qu’elles-mêmes n’en accordaient aux intrigues du pouvoir et de l’argent ou aux arguments de la force sociale. Elles les tenaient, leurs hommes, non pas par les cordons de l’administration domestique, par les enfants, la respectabilité ou même le lit – mais par les papilles, et cela aussi sûrement que si elles les avaient mis en cage et qu’ils s’y fussent précipités d’eux-mêmes. » (p.37)

Le fils à propos de son père mourant

« Crève… Autour de toi, ils se pressent tous – maman, maman devrait pourtant bien te laisser mourir seul, t’abandonner comme tu l’as abandonnée, mais elle ne le fait pas, elle reste là, inconsolable, à croire qu’elle est en train de tout perdre. Je ne comprendrai jamais cela, cet aveuglement, cette résignation, et cette faculté qu’elle a de se convaincre qu’elle a eu la vie qu’elle désirait, cette vocation de sainte martyre, ah, merde, ça me débecte. » (p.50)

« Le pain, la plage : deux chaleurs connexes, deux attirances complices ; c’est à chaque fois tout un monde de bonheurs rustiques qui envahit notre perception. On a tort de prétendre que ce qui fait la noblesse du pain, c’est qu’il se suffit à lui-même en même temps qu’il accompagne tous les autres mets. Si le pain se « suffit à lui-même », c’est parce qu’il est multiple, non pas en ses sortes particulières mais en son essence même car le pain est riche, le pain est plusieurs, le pain est microcosme. En lui s’incorpore une assourdissante diversité, comme un univers en miniature, qui dévoile ses ramifications tout au long de la dégustation. L’attaque, qui se heurte d’emblée aux murailles de la croûte, s’ébahit, sitôt ce barrage surmonté, du consentement que lui donne la mie fraîche. Il y a un tel fossé entre l’écorce craquelée, parfois dure comme de la pierre, parfois juste parure qui cède très vite à l’offensive, et la tendresse de la substance interne qui se love dans les joues avec une docilité câline, que c’en est presque déconcertant. Les fissures de l’enveloppe sont autant d’infiltrations champêtres : on dirait un labour, on se prend à songer au paysan, dans l’air du soir ; au clocher du village, sept heures viennent de sonner ; il essuie son front au revers de sa veste ; fonction du labeur.

A l’intersection de la croûte et de la mie, en revanche, c’est un moulin qui prend la forme sous notre regard intérieur : la poussière de blé vole autour de la meule, l’air est infesté de poudre volatile ; et de nouveau changement de tableau, parce que le palais vient d’épouser la mousse alvéolée libérée de son carcan et que le travail des mâchoires peut commencer. » (p.91)