Les eaux troubles du mojito, et autres belles raisons d’habiter sur terre

Delerme Philippe Les eaux troubles du mojito

Philippe Delerm signe ici un petit recueil délicieux, assemblage de moments volés, d’instantanés de bonheur. De petites touches, de petits clins d’œil furtifs qui parlent plus ou moins, mais qui racontent toujours un ravissement que l’on partage avec l’auteur, et que l’on goûte avec un immense plaisir.

Il y a la découverte d’un livre par le petit-fils en rentrant de l’école, dans le bus. La fuite sous une averse qui prend au dépourvu et oblige à s’abriter. Le vol de navet dans la pile des légumes prêts à être réduits en soupe. L’ouverture d’une BD, un Blake et Mortimer bien classique.

Philippe Delerm décrit avec une grande justesse ses sentiments, ses impressions durant chacun de ces petits moments. On se surprend à retrouver les mêmes réactions chez nous-même, ou bien au contraire à les guetter lorsqu’on effectue l’un de ces petits gestes du quotidien.

Ce n’est pas un grand roman, ce n’est pas une lecture qui laisse un souvenir impérissable… Quoique… Repenser à ces phrases si douces chaque fois qu’on se trouve dans une situation comparable, se surprendre à penser que nous aussi, on goûte l’une de ces belles raisons d’habiter sur terre… N’est-ce pas au final que le recueil a atteint son objectif ?

Pour lire un petit extrait, c’est par ici.

L’île sous la mer, d’Isabel Allende

Allende Isabel La Isla bajo el mar

Pour une esclave de la fin du XVIIIème siècle à Saint Domingue, Zarité est née sous une bonne étoile. Vendue à neuf ans à Toulouse Valmorain, elle ne connaît pas l’enfer des plantations ou des fabriques, mais demeure une esclave privilégiée : une esclave domestique. Si cela rend sa vie plus supportable, cela ne la met pas à l’abris des maux qui affligent les siens. Elle doit subir les affronts, impuissante, et assiste à la montée de la révolte.

Ce livre est une « ode à la liberté », ainsi que le précise la quatrième de couverture. Il décrit des évènements historiques, trop souvent mal connus alors qu’ils concernent au premier chef la France et son passé esclavagiste. Tout cela à travers l’histoire d’une esclave, parmi les millions ayant souffert un sort similaire, Zarité.

C’est fait à la manière d’une fresque. On suit d’abord un personnage, puis un autre, dont le point commun est qu’ils croisent le chemin de Zarité, et qu’ils auront une influence sur son destin. Le tableau de société est ainsi complet. On apprend à connaître chacun d’eux, ils seront une quinzaine. On les voit interagir, et Tété, en retrait, les observe.

Puis la narration est interrompue par un monologue intérieur du personnage principal. Zarité révèle des évènements qui l’ont touchée de près, mais qui sont restés dans l’ombre. Elle le fait de manière apaisée, sans colère, mais sans rien cacher de sa douleur non plus. Car ces petites choses qu’elle raconte en peu de phrases, ce sont les horreurs que lui impose son statut d’esclave. Des choses que les blancs ne remarquent même pas, des cruautés dont ils n’ont pas conscience… Ces monologues sont donc extrêmement marquants et poignants. Ils apportent un contre-point à la narration, qui ne dévoile que les émotions exposées au grand jour.

La phrase « c’est ainsi que ça s’est passé » scande ces intermèdes, comme si l’esclave à qui on a si souvent dénié la parole, et la possibilité d’exprimer ses sentiments, tient à rétablir la vérité.

Outre cette superbe galerie de personnages, et ce récit qui incite à la prise de conscience sur les horreurs de cette époque, j’ai aussi énormément apprécié le tableau des lieux et du temps.

C’est un livre engagé ; on sent une profonde envie de forcer les Occidentaux à faire face aux horreurs du passé, à mettre le nez dans les aspects les moins reluisants de leur histoire. On connaît les dizaines de livres qui existent sur la Shoah, les récits poignants des survivants. Mais on connaît nettement moins le calvaire subi par les Noirs sous l’esclavagisme, un phénomène qui pourtant n’est pas de moindre ampleur.

J’ai adoré vivre avec chacun des personnages, suivre leur évolution et les voir mener leur vie comme ils le peuvent, avec toutes les restrictions et les souffrances que leur causent l’esclavage, chacun à sa mesure. Depuis la belle mulâtre dont la seule carrière possible est celle de prostituée de luxe, jusqu’au médecin blanc qui ne peut vivre au grand jour avec la femme qu’il aime et ses enfants, parce qu’ils sont noirs, tous souffrent d’une manière différente du destin que leur imposent les circonstances et la sociétés.

Pourtant, malgré tout cela, ce livre ne verse jamais dans la victimisation ou le pathos excessif. Le récit est fait avec finesse, et bien plus dans le sous-entendu que dans la revendication.

Quant au niveau de langue espagnol, je n’ai eu aucun problème à suivre le déroulement de l’histoire. Certaines phrases me sont un peu passées au-dessus de la tête, mais jamais assez pour que je sois perdue à aucun moment. Une excellente expérience, donc !

En bref : un coup de cœur pour ce livre magnifique que je recommande chaudement. On apprend énormément sur les circonstances historiques tout en suivant avec plaisir une galerie colorée de personnages. La fresque qui se dégage de ces histoires entremêlées est magistrale.

Le Garde du cœur, de Françoise Sagan

Sagan Françoise Le Garde du cœur

L’accident se produit de nuit, sur une route côtière de Santa Monica. Sans raison apparente, un jeune homme se jette sous les roues de la Jaguar de Dorothy Seymour, scénariste hollywoodienne, que conduit Paul, son amant et ami. Dorothy, qui a passé la quarantaine, est une femme libre, gaiement amorale et sans illusions sur les plaisirs de la vie. Elle décide d’installer le jeune blessé chez elle.

Cet étrange Lewis lui voue bientôt une adoration exclusive. Sous les yeux tolérants et étonnés de Paul, une relation amoureuse ambiguë naît entre ces deux êtres. Peu à peu, Dorothy laisse Lewis envahir agréablement sa vie. Mais la situation commence à se compliquer lorsque ce dernier, pris d’une sorte de folie protectrice, entend éliminer, par tous les moyens, tous ceux qui pourraient nuire à sa bienfaitrice…

Cela prend une demi page… peut-être une page entière.

Voilà tout ce qu’il faut pour tomber sous le charme du personnage principal, Dorothy Seymour. Tout ce qu’il faut pour reconnaître le génie de Françoise Sagan. Cela tient à la manière dont elle manie les mots pour laisser s’exprimer la pensée de son personnage.

Toujours tendre et heureuse, avec une pointe de cynisme qui transparaît parfois, Dorothy Seymour est doublement attachante. Elle est complexe dans ses contradictions, et pourtant celles-ci forment un caractère cohérent, que l’on comprend et prend en sympathie.

Ses coups de folie nous parlent, ses élans de bonne humeur nous font sourire. On adore chacune de ses actions, et lorsque les situations le plus dramatiques n’attirent qu’un haussement d’épaule, on l’approuve.

En somme, l’histoire de ce roman n’a rien d’extraordinaire. Elle ne nous surprend pas, ne crée aucun suspense. Mais tout est dans l’art et la manière de dire les choses, de les raconter. Un petit rien, un grand talent, et tout événement banal devient formidable ! Le Garde du cœur en est un excellent exemple…

En bref : mon premier Sagan, et j’en ressors ravie ! J’ai été conquise par son personnage principal, et sa légèreté de ton. Je suis déterminée à me jeter sur tous les romans de l’auteur sur lesquels je pourrai mettre la main.

Dévoré en moins de trois heures, coup de cœur absolu !

Le Journal intime d’un arbre

Van Cauwelaert Didier, Le Journal intime d'un arbre

On m’appelle Tristan, j’ai trois cents ans et j’ai connu toute la gamme des émotions humaines.

Je suis tombé au lever du jour. Une nouvelle vie commence pour moi – mais sous quelle forme ? Ma conscience et ma mémoire habiteront-elles chacune de mes bûches, ou la statuette qu’une jeune fille a sculptée dans mon bois ? Ballotté entre les secrets de mon passé et les rebondissements du présent, lié malgré moi au devenir des deux amants dont je fus la passion commune, j’essaie de comprendre pourquoi je survis.

Ai-je une utilité, une mission, un moyen d’agir sur le destin de ceux qui m’ont aimé ?

Ce roman est moins un journal intime que le récit de la vie de ceux qui ont croisé un poirier, raconté à la première personne par l’arbre lui-même. Les réflexions de celui-ci sur le moi et sur l’humain parsèment le roman, mais cèdent le devant de la scène aux individus.

Ceux-ci sont des personnages d’une grande profondeur. La vision qui nous en est présentée reste néanmoins quelque peu superficielle – un arbre, malgré toute sa finesse, ne peut capter la totalité des pensées de ceux qui l’entourent.

J’ai également beaucoup apprécié l’écriture de l’auteur, Didier Van Cauwelaert, que j’ai trouvée juste et belle – je vous renvoie aux citations extraites du livre ci-dessous.

L’histoire de Tristan est racontée sur un fond de militantisme écologique intelligent – un discours raisonné et raisonnable, une mise en garde et un appel à la prise de conscience. Plus que de circonstance, en ces jours de COP21.

Mais en dépit de tous ces points positifs, je termine quelque peu déçue. Ce livre, sans être tout à fait pessimiste, exsude la mélancolie et l’espoir mourant. De plus, je reste assez peu convaincue par la vision des arbres qui est ici présentée. Elle est pleine d’intelligence, certes, mais elle leur prête un sens du devoir, un sens du bien et du mal que je trouve un peu trop pesants. Cela ne correspond pas à mon sentiment sur la question, si bien que je n’ai pas adhéré à cet aspect du livre. Ce genre de considérations philosophiques ne devraient-elles pas être réservées aux espèces conscientes, n’ayant rien de mieux à faire que s’arracher les cheveux sur des questions aussi stériles ? J’aime penser aux arbres comme à des gardiens plus neutres.

En bref : ce livre est une bonne lecture, bien pensé et bien écrit. Je pense qu’il peut plaire beaucoup à ceux qui se reconnaissent dans la vision du monde de l’auteur. 

Quelques citations:

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Folies, du Collectif du fou

Collectif du fou, Folies

Bouffon du roi ou simple détraqué, joyeux zinzin ou dangereux criminel, sage subversif ou exalté mystique, précurseur visionnaire ou génie malade, obsédé ou possédé, en liberté ou entravé, le fou est un personnage transgressif, provocateur, qui incarne une différence, un décalage et dérange par sa folie ? volontairement ou pas – les normes, les règles, les codes d’une société.
Dans ce recueil, onze textes, parfois drôles, parfois dérangeants, mais surtout très différents les uns des autres. Différents par leurs choix thématiques et stylistiques, par les types de folie ou de fou qu’ils mettent en scène, par les univers imaginaires qu’ils investissent, et aussi par le profil de leurs auteurs, expérimentés comme nouvelles plumes.
Un dernier mot enfin avant de vous laisser les découvrir : soyez fou !

Je voudrais remercier chaleureusement Livraddict et le Collectif du Fou pour ce partenariat. Je leur présente mes plus plates excuses pour les deux jours de retard dans la publication de cette chronique, dus à un cas de force majeur… Mon ordinateur a décidé de me faire des carabistouilles, ce qui m’a obligée à trouver un autre écran pour réécrire mon article et le publier.

Les nouvelles ne sont pas ma tasse de thé. Néanmoins, j’ai décidé de ne pas mourir bête, et il n’y a que les idiots que ne changent pas d’avis… Et peut-être les fous aussi.

Le thème de ce recueil de nouvelles m’a plu d’emblée : la folie. Les folies, plurielles, changeantes, et toujours imprévisibles. La morale de ce livre peut en effet être résumée d’une phrase : le fou n’est pas toujours celui que l’on croit…

J’ai passé un très bon moment avec ce recueil. Toutes les histoires ne sont pas de même qualité ou ne présentent pas le même intérêt, mais chacune donne une vision personnelle de la folie, aussi unique que leur auteur.

On retrouve dans chacune de ces nouvelles ce qui fait l’avantage de ce genre littéraire : la précision ciselée de l’écriture et l’enchainement fluide des évènements, pour aboutir à une fin assourdissante, qui laisse à l’imagination du lecteur le soin de broder ses propres motifs. Le genre de la nouvelle était très bien maîtrisé dans chacune de ces histoires. Malgré tout, j’ai quelques chouchous parmi les auteurs du recueil…

Les autres morceaux m’ont un peu moins convaincue, même si dans l’ensemble je les ai trouvés divertissants et originaux. Toutes les nouvelles sont travaillées, et on sent une immense réflexion dans la manière dont le thème est amené et subtilement traité. Néanmoins, le résultat m’a parfois paru un peu artificiel…

Quant à mes chouchous…

La première nouvelle, Saint Drôme, par Henri Bé, m’a véritablement fait grande impression. L’écriture et l’enchainement des évènements sont maîtrisés de A à Z pour livrer une petite gâterie de lecture, une nouvelle intelligente, bien pensée et très bien écrite.

La seconde nouvelle qui m’a marquée est Moreau, de Xian Moriarty. La seule pensée qui m’est venue à l’esprit en en lisant le dernier mot a été « complètement, magistralement fou ! ». Cette nouvelle scotche malgré l’horreur, on ne peut que garder les yeux rivés à la page en attendant le dénouement…

Une troisième nouvelle que j’ai également beaucoup appréciée a été La Naine Teresa par Béatrice Égémar, pour les relations entre les personnages et la très grande lucidité de la folle qui en est le personnage principal.

Petite mention aussi pour Les Culottes du Petit Jésus, de Catherine Le Men. Le titre de la nouvelle vaut le détour à lui seul, mais j’ai aussi beaucoup aimé les dialogues des personnages, à la En Attendant Godot

En bref : un recueil de bonne facture, où le thème génial qu’est la folie est traité avec beaucoup de finesse. Toutes les nouvelles sont de très bonne qualité et certaines m’auront même durablement marquée… C’est une plaisante découverte, et je n’hésiterai pas à retenter l’aventure avec un autre recueil de la même collection… Et ce d’autant plus que j’aime beaucoup le concept de l’appel à texte, qui laisse une chance de se faire connaître à de jeunes auteurs !