L’Art poétique, de Boileau

Boileau Despreau Nicolas Le Lutrin L'Art Poétique

Anthologie rassemblant deux œuvres de Nicolas Boileau Despréaux. L’Art poétique est certainement la plus connue : encore aujourd’hui, tous les jeunes collégiens en apprennent quelques vers incontournables. On entend moins parler du Lutrin, qui rentre dans la catégorie du « délire artistique » : une création qui résulte bêtement et simplement d’un pari, fait au cours d’une soirée qu’on imagine bien alcoolisée…

C’est donc avec cette folie littéraire que commence le recueil. Des alexandrins doctement composés, s’enchainant fluidement et avec grâce pour parler d’un sujet pour le moins étrange : le placement d’un lutrin au sein d’une église.

Pour les non-musiciens parmi vous, je préciserai qu’un lutrin est l’ustensile permettant aux musiciens de poser leur partition lorsqu’ils jouent [1], aussi appelé pupitre.

Bref, ce placement doit constituer une question primordiale, puisqu’elle est à la source d’un conflit de proportions épiques entre le prélat et le chantre d’une petite église. Sur un ton décalé, Boileau expose la dispute et décrit l’intervention des dieux – la Discorde, la Justice ou encore la Molesse, déesse favorite des hommes d’Eglise. C’est très amusant et assez rapide à lire, mais je l’avoue : ça ne casse pas trois pattes à un canard.

L’Art poétique est tout autre chose. C’est l’exposition des théories de Boileau sur la création artistique en général, et littéraire en particulier. Toujours en vers bien évidemment, ce qui rend l’ensemble très impressionnant. Le poète réussit à plier et tordre la langue pour exprimer avec précision chacune de ses idées. Je ne sais pas si vous avez essayé un jour d’écrire des alexandrins, mais moi oui. J’avais du mal à en faire boiter trois à la suite, alors faire marcher au pas des vers harmonieux… aussi harmonieux que ceux de Boileau… Je lui tire mon chapeau, à plusieurs siècles de distance.

En ce qui concerne le contenu, si je me suis retrouvée dans nombre de ses conseils, d’autres m’ont en revanche déplu. Son approche rigoriste de la réalité, des règles applicables à la création m’a paru singulièrement sclérosante. On peut y retrouver les travers du courant des Anciens, lors de la querelle qui les opposa aux Modernes au XVIIe siècle.

En bref : une lecture agréable et impressionnante pour la qualité régulière de ses vers. Les conseils sur la création littéraire que dispense Boileau poussent à une intéressante réflexion.

Et pour votre plus grand plaisir, florilège de citations recueillies de ma blanche main…

« Qui ne sait se borner ne sut jamais écrire » (Chant I, vers 63)

« Un sot trouve toujours un plus sot qui l’admire » (I, 232)

« Il n’est point de serpent, ni de monstre odieux
Qui par l’art imité ne puisse plaire aux yeux.
D’un pinceau délicat l’artifice agréable
Du plus affreux objet fait un objet aimable. » (III, 1 à 4) [2]

« Le secret est d’abord de plaire et de toucher » (III, 25)

« Le sujet n’est jamais assez tôt expliqué » (III, 37)

« Qu’en un lieu, qu’en un jour, un seul fait accompli
Tienne jusqu’à la fin le théâtre rempli.
Jamais au spectateur n’offrez rien d’incroyable :
Le vrai peut quelquefois n’être pas vraisemblable.
Une merveille absurde est pour moi sans appas :
L’esprit n’est point ému de ce qu’il ne croit pas. » (III, 45 à 50)

« J’aime mieux Aristote et ses fables comiques
Que ces auteurs toujours froids et mélancoliques
Qui dans leur sombre humeur se croiraient faire affront
Si les Grâces jamais leur déridaient le front. » (III, 291 à 294)

« Que la nature donc soit votre étude unique
Auteurs qui prétendez aux honneurs du comique. » (III, 359 à 360)

« J’aime sur le théâtre un agréable auteur
Qui sans se diffamer aux yeux du spectateur,
Plaît par la raison seule, et jamais ne choque. » (III, 421 à 423)

« Je vous l’ai déjà dit, aimez qu’on vous censure,
Et souple à la raison, corrigez sans murmure.
Mais ne vous rendez pas dès qu’un sot vous reprend.
Souvent dans son orgueil un subtil ignorant
Par d’injustes dégoûts combat toute une pièce
Blâme des plus beaux vers la noble hardiesse. » (IV, 59 à 64)

« C’est peu d’être agréable et charmant dans un livre,
Il faut savoir encor converser et vivre. » (IV, 123 à 124) [3]

« Avant que la raison, s’expliquant par la voix,
Eût instruit les humains, eût enseigné des lois,
Tous les hommes suivaient la grossière nature,
Dispersés dans les bois couraient à la pâture :
La force tenait lieu de droit et d’équité ;
Le meurtre s’exerçait avec impunité.
Mais du discours enfin l’harmonieuse adresse
De ces sauvages mœurs adoucit la rudesse,
Rassembla les humains dans les forêts épars,
Enferma les cités de murs et de remparts,
De l’aspect du supplice effraya l’insolence,
Et sous l’appui des lois mit la faible innocence. » (IV, 133 à 144) [4]

« … Pardonnez, si, plein de ce beau zèle,
De tous vos pas fameux observateur fidèle,
Quelquefois du bon or je sépare le faux,
Et des auteurs grossiers j’attaque les défauts :
Censeur un peu fâcheux, mais souvent nécessaire,
Plus enclin à blâmer que savant à bien faire. » (IV, 231 à 236) [5]

[1] Robert, mon ami dictionnaire, précise qu’il s’agit d’un « pupitre sur lequel on met les livres de chant, à la messe ou à l’office. », et cite en exemple Le Lutrin, poème de Boileau… Ou comment une définition peut verser dans la tautologie.

[2] Extrait qui fait immanquablement penser au plus frappant « Tu m’as donné ta boue et j’en ai fait de l’or », de Baudelaire.

[3] Et on a là, à mes yeux, le plus gros défaut de Rousseau exprimé en deux vers…

[4] Quand on parle du loup… Rousseau expliqué en alexandrins, je trouve ça assez génial. Comme quoi il avait rien inventé… (et je précise pour les personnes zélées qui voudraient me corriger – ou les éventuels collégiens égarés sur ce blog et qui envisagent de prendre pour argent comptant cette remarque : c’est une boutade).

[5] La révérence à la Puck de fin d’ouvrage, incontournable et pourtant très finement exprimée…

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2 commentaires sur “L’Art poétique, de Boileau

  1. Boileau est extraordinaire ! J’aime aussi beaucoup ce qu’il écrit au sujet du travail que demande l’écriture :
    « Hâtez-vous lentement, et, sans perdre courage,
    Vingt fois sur le métier remettez votre ouvrage :
    Polissez-le sans cesse et le repolissez ;
    Ajoutez quelquefois, et souvent effacez. »
    Merci pour cet article !

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